D’une phrase le dégoût m’est venu

D'une phrase le dégoût m'est venu

J'ai assisté au pot de départ d'un patron de la boîte où je travaille. Il y a eu un discours.

Il y a souvent des discours, aux pots de départ – pourtant, c'est un peu tard pour les grandes envolées, non?

Celui-ci, comme souvent, résumait les dix ans de passage dudit patron au sein de notre fier et grand groupe. Plaisir d'avoir rencontré des talents, fierté des projets menés ensemble …

Sur les deux dernières années, il s'était occupé de mécénat de compétences, en gros, d'utiliser les ressources de l'entreprise pour faire aboutir des projets à finalité autre qu'un rendement économique 1.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce besoin qu'ont les entreprises de se soucier de leur impact sociétal, comme si c'était quelque chose en plus de leur course au profit, et pas finalement une évidence au même titre que d'avoir besoin d'oxygène pour respirer.

Mais peu importe, après tout, c'est toujours ça que l'actionnaire n'aura pas, à défaut de remplir les poches des producteurs 2.

C'était un beau discours, hein, avec de l'émotion et de la sincérité (enfin, ça y ressemblait, en tout cas). Jusqu'à cette phrase terrible, à propos de ces nouveaux acteurs soucieux de responsabilité sociétale 3 des entreprises, cette phrase toute pleine de bon sens économique :

le marché de la misère, c'est 60 milliards d'euros

Douche froide. Guernica dans mon cœur 4. Mes oreilles, ravagées! Mon esprit, à terre 5.

Le marché de la misère. Quelle drôle d'expression.

Un marché, c'est un espace où on achète et on vend. Que l'on espère voir croître pour continuer à acheter et vendre. Où l'on rencontre des concurrents, où l'on saisit des opportunités.

Et toi, là, bourgeois pétri de bonnes intentions, persuadé d'apporter ta pierre à l'édification d'une société meilleure, tu me parles de marché de la misère?

Mais la misère, ce n'est pas un marché, c'est des gens qui souffrent! Des gens qui luttent! Et des gens qui crèvent!

La misère, c'est des mois qui finissent le jour où ils commencent!

La misère, c'est vivre dans la peur de l'expulsion de ton logement, parce que tu n'auras pas pu payer ton loyer. Forcément, tu as préféré acheter à manger! Salaud de pauvre.

La misère, c'est quand ton regard ne veut plus ou ne peut plus croiser celui des autres, parce que tu as honte de ce que tu y vois, de ce qu'on te dit que tu t'es laissé devenir!

Et toi, pauvre fou, tu me parles de marché de la misère? Comme si la souffrance des autres pouvait te permettre de continuer à t'enrichir?

Comme si, finalement, il était heureux et souhaitable que certains partagent cette condition de misère, sinon, où irions nous chercher encore de nouveaux terrains pour nous développer?

La seule chose qu'on doit faire de la misère, c'est l'éradiquer, pas en vivre 6.

D'une certaine manière, heureusement que tu as parlé de ce marché de la misère. Parce que j'ai réalisé à quel point les paroles du vieux Marx sont toujours terriblement riches de sens : dans le système capitaliste, les rapports sont sociaux sont des rapports de valeur. Tu l'as, sans le vouloir, encore une fois rappelé, toi pour qui on peut faire de la misère un marché.

Allez, sans rancune. Les roulés au chorizo étaient délicieux.

  1. Je ne doute pas que cela soit plus complexe en réalité. En tout cas, voilà ce que j'en ai retenu
  2. Tu as remarqué? Je n'ai pas dit prolétaires. Pourtant, hein…
  3. Surtout, ne pas dire sociale. Sociétale, ça fait tellement plus moderne, parce que tu comprends, on n'est quand même pas là pour faire du social, mais on s'inscrit dans la société – moi, quand on me parle de sociétal, je pouffe.
  4. Et du bordeaux dans mon verre. Le bourgogne ou le beaujolais en pot de départ, c'est rare et c'est dommage. Pour le mien, je veux qu'on se pinte au Brouilly.
  5. Et pas seulement à cause du vin, si tu te doutes de ce qui va suivre.
  6. Ou alors, ne viens pas t'étonner si un jour, les damnés de la terre etc.

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