Lu par dessus une épaule dans le métro

Promo pleine page d'un film qui va sortir1 : Le tintouin habituel avec les deux lignes de pseudo-critiques de journaux vendus aux producteurs et distributeurs.

Au milieu, l'affirmation rassurante : « 94% de spectateurs satisfaits ».

A la sortie de certains films, j'aurais bien aimé qu'on vienne mesurer ma satisfaction, histoire que je puisse en dire tout le mal que j'en pensais 2. Mais non, je ne dois pas attirer les sondeurs, à part ceux qui veulent savoir si je vais changer de fenêtres prochainement.

En fait, je suis surtout frappé par la position du film comme pur objet d'une consommation qui est effectué au travers de cette petite phrase. On a déjà la parure de l'objectivité scientifique qui nous rassure sur la visée de cette affirmation. 94% de spectateurs, c'est qu'on a fait une étude, on a choisi des gens de profils différents, dans des cinémas différents, sur des continents différents…

Comment ça, on s'est peut être basé sur 300 péquins au hasard de la première séance? Juste après, on apprend que le spectateur est satisfait.

De quoi est on satisfait, en général? Satis, si j'en crois mon Gaffiot et ma vague intuition étymologique, c'est directement issu satio, satare, qui, en plus de suivre le premier groupe de conjugaison, signifie rassasier, satisfaire, assouvir.Et satiété nous le rappelle bien.

Dans l'usage commun qu'on fait de cette racine, on a donc à la fois l'idée du désir (assouvir un) et de la consommation (orale, rassasier).

Le spectateur satisfait, ce serait juste celui qui a dévoré le film, s'en est gavé et puis en a abandonné les reliquats qu'il ne pouvait plus di/in-gérer?

Être satisfait d'un film, c'est comme la satisfaction de l'estomac après un repas – qu'il soit bon ou pas peu import, ce qui compte c'est qu'il a pu combler. Le film, il faut qu'il me comble.

C'est moi qui vient chercher ce dont j'ai besoin, un besoin fonctionnel aussi impératif, simple et direct que le besoin de manger, et peut être bien que la machine productrice du film (avant , l'auteur? – le réalisateur?. Et maintenant? Y-a-t-il encore une position unique d'auteur derrière ce qui fait un film, ou bien l'auteur là aussi est finalement mort?) propose moins une distance au monde, une inquiétante étrangeté3 qu'une simple réponse à ce que moi consommateur je lui demande4. Peut être que c'est ça l'industrie culturelle de consommation5: une sorte de supermarché de la pensée, où je viens chercher de quoi assouvir mes fonctions psychologiques de base, en laissant de côté la possibilité d'être posé hors de moi par quelque chose qui viendrait me chercher alors que je ne l'ai pas demandé. Quelqu'un veut réagir là dessus?

  1. Comment on dit, quand c'est l'affiche du film qui est imprimée avec des commentaires par dessus? Promo? Affiche? Le doute m'assaille, ce qui est fâcheux, vu que je ne suis pas au Kenya.
  2. Hein, Matrix, vieille bouzasse délavée faite de rapiéçages mal venus et survendus …
  3. Je lance au pif, on verra bien si ça retombe sur ses pattes
  4. Est ce qu'il y a un je du film, c'est une peut être bonne question
  5. Ou l'industrie de la consommation culturelle : On peut échanger la position des termes, la structure finalement reste la même 🙂

Une réflexion sur « Lu par dessus une épaule dans le métro »

  1. … On peut également s’étendre sur les statistiques, leur utilisation/utilité. Ou encore, sur les techniques commerciales qui t’en disent suffisamment pour que tu te sentes informé, et suffisamment peu pour que tu ne saches rien. Ou bien même, sur la bêtise des gens qui ne vont pas plus loin que le bout de leur nez et que le bout de la statistique (ces mêmes gens qui adooorent les bonnes bouzasses américano-pathético-commerciales). Mais c’est une autre histoire.

    Malheureusement, la vraie culture, celle qui justement te fait sortir de ton cadre habituel, n’est pas la culture de masse (masse, au sens population aussi bien qu’au sens outil qui te cogne le crâne et t’abêtit ^^). Tout simplement parce qu’elle ne rapporte pas assez (eh oui, ça ne plaît pas à ce commun des mortels devenu trop paresseux pour réfléchir, donc la culture ne rapporte pas etc etc).

    Eh oui, la culture aujourd’hui, c’est comme gaver des oies. C’est la sensation d’avoir toujours la même vision des choses (on a vu, on a rigolu, on est repartu, sans bien réfléchir.). C’est bien rassurant, ce petit monde où rien ne bouge. Je me gave sans me bouger, aaah, ça fait bien du bien dites donc.

    Hum, bref.

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