Pauvre Yorick

J’ai abordé ce premier week-end électoraloprésidentiel sans grandes illusions. J’avais un peu hésité entre deux candidats (enfin, une candidate et un candidat)1, mais il se trouve que ledit candidat s’est retiré, voyant je crois qu’il n’arriverait pas à réunir ses parrainages2. J’ai donc voté 3 trotskyste, ça ne vous surprendra pas, hein, et moi non plus en fait.

Je ne regrette pas mon passage au front de gauche 4, où j’ai pu rencontrer des gens formidables (et d’autres franchement moins), mais il ne m’était pas possible de voter insoumis aujourd’hui pour quelques raisons dont entre autres:

  • Je ne supporte pas l’idolâtrie de la patrie et du drapeau. Faire de la république un veau d’or me fait vomir.
  • Du coup, je compisse tout autant les frontières et la nation, qui sont encore trop présentes à mon goût dans l’idéologie de la france insoumise.
  • Je pense qu’on ne peut pas dompter le capitalisme et qu’un projet politique qui n’indique pas clairement sa volonté d’en finir avec ce mode d’organisation de la société ne sera jamais qu’un cache misère.
  • Je ne crois pas pour autant au grand soir et à ses lendemains qui chantent 5, je crois juste que si le projet de société n’est pas clair dès le départ et qu’on ne met pas en place les moyens de contrôler que la transformation sociale reste fidèle à cet objectif, on se berce d’illusions. Et ça, je ne suis pas sûr que ça passe par une constituante tirée au sort, mais bien probablement avec des rapports de force construits patiemment dans et hors des institutions dites démocratiques.
  • Je crois aussi qu’il faut sortir du jacobinisme et rapprocher le pouvoir politique des citoyens en décentralisant pour de bon.

L’idée n’est pas de faire un catalogue à charge contre les insoumis, mais juste d’expliquer brièvement pourquoi malgré le bien qu’on peut y trouver, je ne pouvais pas glisser un bulletin insoumis dans l’urne.

Mon vote a donc été un vote par défaut. De ce que je connais de la ligne de LO, c’était la proposition la plus proche, même si je suis loin de tout partager avec eux 6.

Les résultats du premier tour sont ce qu’ils sont, et risquaient peu d’être différents. La question que je me pose maintenant, et à laquelle je suis bien embêté pour répondre, se résume assez facilement:

Que faire?

Je vois quatre (ou cinq, si on veut compter une variante) possibilités pour le second tour, ici dans le désordre:

  • M’abstenir
  • Voter blanc (ou nul)
  • Voter pour la porcherie
  • Voter pour le sosie de Giscard d’Estaing

Je vais essayer d’éclaircir ce que m’inspire chaque proposition.

Voter pour Maréchal nous voilà

Ah ah ah. Sérieusement. Quelqu’un a cru que c’était une option? Fais moi plaisir, signale toi que je supprimer tout lien avec toi sur les réseaux sociaux, que je brûle tes photos et que je perde ton numéro de téléphone si tu as pu croire un instant que ce vote était possible. Ok? Donc non.

M’abstenir, voter blanc ou nul.

Un petit bulletin blanc, ou un petit texte sympa qui égaiera la soirée des scrutateurs, ça a son charme. Si il fait beau, je pourrais toujours occuper mon temps à des choses bien plus intéressantes que d’aller pointer au bureau de vote 7.

Voter pour l’autre glandu du MEDEF

Ca me fait bien mal de me dire qu’à un seul moment je vais pouvoir, d’une manière ou d’une autre, contribuer à la victoire de ce fossoyeur de nos droits. On n’oublie pas non plus que ce salaud aime tellement la planète qu’il a autorisé l’exploitation industrielle de sable en plein milieu de réserves naturelles dans la baie de Lannion.

Alors donc que faire?

J’ai d’abord pensé au vote blanc, puisque je ne n’ai rien en commun avec aucun des deux « candidats » 8 et que je refuse de les cautionner. Seulement il existe une infime possibilité que la boue fasciste arrive devant l’homme en marche, et ça ça n’est clairement pas possible.

On me laisse donc choisir entre entre deux actions également impossibles pour moi. Sacré choix.

La seule différence que je vois entre les deux projets, c’est qu’a priori le messager du MEDEF n’est pas ouvertement xénophobe. Je dis « pas ouvertement », car le capital s’accommode très bien du racisme. On peut espérer ne pas voir de fermetures des frontières et d’expulsion en masse (quoi qu’on les a déjà aujourd’hui…), mais ça ne veut pas dire que la société n’est pas et ne reste pas raciste.

En ce qui concerne le rapport des candidats au capital, pas de surprise, on a dans un cas l’amie des grands patrons français, alors que l’autre est l’ami des grands patrons tout court. Pas de frontières, les patrons sont les mêmes de chaque côté.

Tout ça m’inspire les réflexions très décousues suivantes, que j’ai peut être déjà lues ici ou ailleurs. Qu’on me pardonne si je les fais miennes, tout comme je pardonne à ceux qui jugeront bon de les reprendre.

  • D’abord, quelque que soit mon vote au premier comme on second tour, je ne suis pas responsable du résultat de l’élection. Les responsables, ce sont les électeurs qui ont choisi de voter pour l’un ou l’autre des candidats.
  • Toute tentative péremptoire de dicter ce que doit être mon vote (ou mon non vote) rencontrera au mieux un silence poli, au pire mon pied au cul. Personne n’a le droit de me dire que j’ai mal voté, ou que je dois voter pour sauver la république, ou que je dois voter. Ou alors c’est dire que je n’ai pas le droit de décider, même si ma décision est mauvaise 9. Et dans ce cas, je propose de retirer le droit de vote aux électeurs du parti à la flamme tricolore.
  • On lit par ci par là que les grandes villes ont résisté au vote fasciste et que c’est les campagnes qui sont les vilains petits canards. D’abord, il faut arrêter de prendre les provinciaux et les ruraux pour des cons. La vie est tout autant et peut être même plus dynamique ici que dans les grandes métropoles. Si on arrêtait le mépris parisien pour tout ce qui fait moins de 300 000 habitants, on éviterait peut être que les gens se tournent vers les héritiers des collabos par colère, dépit ou défaut. Vous savez qu’il suffira d’une heure vingt cinq minutes pour relier Paris à Rennes cette année? D’après vous, combien de temps pour Rennes Nantes? Saint Malo – Saint Brieuc? Saint Brieuc – Vannes? Dijon – Fontaine Française? Je ne parle même pas des routes qui desservent le centre Bretagne. Qu’on cesse l’inégalité de traitement entre les territoires et on verra si les « ruraux » se tournent toujours vers les vendeurs de mensonge.
  • Est ce que le centriste mou va tenter de récupérer des voix de gauche en accordant des concessions, notamment en vue des législatives, ou bien va-t-il se contenter de compter sur le « front républicain »? Vu qu’il a maintenant le soutien officiel du PS, il semble qu’il ne reste plus que les quelques partis de gauche 10 qui pourraient potentiellement passer des accords en vue de s’assurer quelques candidats. Il n’est pas dit que cela se fasse, on a déjà vu plus étrange, mais j’ai l’impression que son arrogance va le pousser à ne pas négocier11.
  • Le changement de calendrier qu’a imposé Sarkozy, si mes souvenirs sont bons, transforment de fait les législatives en troisième tour12. Le mode de scrutin actuel fait qu’on risque fort la cohabitation la plus moche possible entre libéraux et fascistes (l’un et l’autre sont hélas compatibles) si on projette de manière simpliste les résultats de la présidentielle sur les législatives. Il va donc certainement falloir battre le pavé et pas qu’un peu si on veut espérer garder un minimum de droits.
  • Voter une fois de temps ça ne suffit pas pour faire fonctionner une société. Impliquez vous dans des associations. Nettoyez votre quartier. Parlez à vos voisins même les plus cons. Créez des choses. Apprenez des choses. Parlez de ce qui vous plait et faites le découvrir aux autres. Apprenez à cuisiner des plats qui viennent de la région d’à côté ou du continent d’en face. Etudiez une nouvelle langue13 et parlez-la. Partez pêcher avec des copains. Si on veut arrêter de porter au pouvoir des gens qui veulent détruire la société et les gens, il faut aimer cette société et la rendre aimable.
  • Si jamais effectivement, le « front républicain » fonctionne – on n’en aura pas fini pour autant avec les idées fascistes. Et c’est grâce à ces idées que le vote qu’on vient devoir est possible. Il va donc falloir se bouger sérieusement pour aller reprendre le dessus dans la lutte culturelle. Ca commencera par changer de regard sur ceux qu’on désigne comme boucs émissaires habituellement14.


Je ne suis toujours pas sûr de ce que je ferai dans 2 dimanches (et je n’ai pas encore vérifié la marée). Si ça vous dit, on peut en discuter ici ou là (mais pourquoi pas ici). On gardera juste comme guide qu’on n’est pas là pour se convaincre mais pour échanger, et le premier couillon qui me dit de voter pour les nostalgiques de l’OAS 15 je le censure.

Allez, des bisous.

  1. Ou aller à la pêche.
  2. Si ça vous intéresse, il s’agit de Christian Troadec. Pas forcément le plus extrême gauche des candidats, ce qui peut surprendre de ma part, mais la position anti jacobine défendue par au moins une partie de ses alliés me paraît un élément nécessaire si on veut véritablement changer de république comme d’autres le proclament. Bon, en même temps, il n’a pas pu aller au bout, la question ne se pose donc plus pour ces élections. Et puis de toute façon, le premier tour est passé et j’ai déjà mis mon petit bulletin.
  3. Je me suis aussi demandé si il fallait voter tout court, mais le bureau de vote était plus près que mon coin de pêche favori, le choix a vite été fait.
  4. qui commence déjà à dater.
  5. Et un oeuf bouilli
  6. non, même soumis au contrôle des soviet, le nucléaire n’est pas une énergie propre et fiable, entre autres.
  7. En passant, dans celui dont je dépend, l’organisation était tellement aléatoire que j’ai failli demander à ce qu’on constate l’irrégularité de la chose. Et puis je suis allé jardiner en rentrant à la maison, ça m’a fait beaucoup plus de bien.
  8. Lisez « ennemi de classe » ça marche aussi.
  9. Mais vu que c’est ma décision, j’ai bien de le droit de la prendre, non?
  10. front de gauche, NPA, LO, peut être EELV…
  11. D’ailleurs, a-t-ton déjà vu un patron négocier…
  12. D’ailleurs, il faut noter qu’on ne peut pas réviser la constitution sans le vote des deux chambres. Pour lancer la constituante des insoumis, il faut donc s’assurer d’une bonne majorité un peu partout, en plus d’avoir un président volontaire. Loin d’être gagné.
  13. Essayez le breton ou l’esperanto, tiens.
  14. Insère ici ce que tu veux.
  15. J’espère avoir dressé un éventail complet des influence de ce parti. Si j’en ai oublié, merci de les laisser en commentaire.

Une réflexion sur « Pauvre Yorick »

  1. Ne peut-on pas considérer le néo-liberalisme comme un totalitarisme? (idéologie unique puisque s’affranchissant des partis, confiscation systématique, …)
    Dans ce cas nos deux pantins sont encore un peu plus à égalité (je voulais écrire « fascisme » à la base mais le contresens historique est trop fort).

    Alors certes pour le banquier la violence faite au peuple et à la société se veut moins raciste, même si comme tu le soulignes le capitalisme s’accommode du racisme. Il s’en accommode tellement bien qu’il l’exploite, donc le maintien voire contribue également à le mettre en place.

    Des deux candidats il représente tout de même le moindre mal, au moins symboliquement…

    Un vote blanc ne servira à rien si ce n’est à faire monter un chiffre abstrait, mais c’est la seule option envisageable à mes yeux. Pas envie de voter contre, pas envie de faire partie du score énorme légitimant un mec qu’on va combattre (et qui va nous combattre) parce qu’on agite un épouvantail.

    Mais légitime il le sera de toute façon, il l’est depuis des mois déjà. Puisqu’il en a été décidé ainsi.

    Et quoiqu’on fasse, un quart des votants a choisi de mettre en avant la haine au premier tour, que ce soit par dépit ou par peur (j’espère que c’est de la peur).

    Donc ça c’est fait aussi, le message degueulasse est déjà passé.

    Il ne nous reste donc, comme tu le disais aussi, que l’action citoyenne et les petites actions locales. Et à rester vigilants malgré tout et plus que jamais.

    Rendez-vous au troisième tour de manège. On n’attrappera de toute façon pas le pompon.

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